Je viens de passer quelques jours aux Etats-Unis afin de préparer un numéro d’Enquête Exclusive sur les dommages collatéraux de la guerre en Irak. Il s’agit des dommages physiques et psychologiques chez tous ceux qui de prés ou de loin sont touchés par ce conflit. Les progrès de la médecine font que des victimes - qui n’auraient eu autrefois aucune chance de survie -, sont promises pour toujours à un séjour en hôpital. Que faire de ces blessés dont la souffrance renvoie au film si dérangeant « Johnny has got his gun ». Le Walter Reed, grand hôpital militaire de Washington a cru bon devant l’afflux des impotents de rouvrir des bâtiments annexes voués à la destruction. Une volée d’articles de l’excellent Washington Post a contraint l’administration américaine à plus de vigilance sur la manière dont sont traités les soldats revenus du front. Mais Il est question notamment du PTSD ou Post Traumatic Stress Disorder, ce fameux syndrome dont sont victimes les vétérans de toutes les guerres. Et tout particulièrement ceux des guerres modernes. Des guerres sans front, des guerres menées contre un ennemi invisible qui prend la forme d’IED ou Improvised Explosive Devices. Les soldats américains en Irak ont pour première et parfois seule obsession leur propre sécurité. Rentrés chez eux, ils ont du mal à retrouver un équilibre. Ils sont irascibles, agoraphobes, anxieux. J’ai rencontré le sergent Stephen Edwards qui ose à peine quitter sa maison de San José en Californie pour aller faire des courses. Il a quitté l’armée mais il est incapable de reprendre une activité professionnelle. Ses affaires militaires sont dans la cave. Il a suivi une thérapie, s’est converti au bouddhisme et milite pour la création de villages de vétérans au sein desquels on pourrait soigner tous les traumatismes générés par la guerre. Comme Stephen, des milliers de vétérans d’Irak vivent reclus dans leur cauchemar et craignent tout contact avec le monde extérieur. Ils deviennent parfois agressifs à l’égard de leur entourage familial. Pas plus qu’il y a 35 ans lors de la guerre du Vietnam on ne se préoccupe de leur sort. Autre particularité du terrain irakien : le syndrome du bébé secoué. Le GI’s en Irak est protégé par sa tenue de kevlar et la paroi blindé de son véhicule. Mais le souffle de l’explosion provoque une secousse qui atteint tous les organes à commencer par le plus sensible d’entre eux : le cerveau. C’est ce que l’on appelle vulgairement le « syndrome du bébé secoué ».

 

J’ai suivi le 17 mars à Washington la manifestation contre la guerre en Irak organisé par des comités de mères de soldats tués en Irak. Plus de 3 200 américains morts en prés de quatre ans de guerre. J’ai été frappé de ce que les parents qui défilaient étaient souvent d’origine étrangère. J’ai rencontré le père d’un soldat originaire du Costa-Rica qui sillonne les Etats-Unis avec une réplique du cercueil de son fils mort à 21 ans. Il dépasse du coffre de son break, enveloppé du drapeau américain. Il veut mettre en garde d’autres jeunes américains qui pourraient – comme son fils – se laisser abuser par les promesses des sergents recruteurs. Ils assurent aux candidats qu’ils pourront, de retour du front, payer les études supérieures que leurs parents ne peuvent pas leur offrir.

 

Depuis quatre ans, 3 200 soldats américains ont été tués en Irak. C’est peu si l’on compare ce chiffre aux 58 000 morts de guerre du Vietnam. Mais c’est déjà trop pour les américains qui ont récemment donné la victoire aux Démocrates au Congrès. Une majorité d’entre eux estime aujourd’hui que la guerre n’a pas apporté plus de sécurité au pays. Bien au contraire. Mais les américains savent aussi que les « boys » ne pourront rentrer chez eux qu’une fois l’opération de police terminée. Et cela pourrait prendre encore des années. Les Etats-Unis n’en ont pas fini avec la guerre d’Irak et ses blessures.